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Les cuivres du quintette Aerïs
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Dposition de Jehan d'Aulon

Déposition de Jean d’Aulon au procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc ouvert le 7 novembre 1455 (In Régine Pernoud, Vie et mort de Jeanne d’Arc, Marabout, 1953, p.154-167) :

L’intendant de Jeanne

Jean d’Aulon
(Chevalier, conseiller du roi et sénéchal de Beaucaire)

Il a envoyé sa déposition par écrit : en effet, sa charge le retenait alors dans le Midi, mais, comme son témoignage présentait pour les enquêteurs la plus grand importance, l’archevêque de Reims, le 20 avril 1456, le priait de venir dire ce qu’il savait sur jeanne devant l’officialité de Lyon. Le vice-inquisiteur Jean Desprès, devant lequel il comparut, envoya sa déposition dans sa langue originale, et c’est sous cette forme qu’elle a été consignée au procès. Sa déposition se trouve être la dernière en date (20 mai 1456).

Jean d’Aulon a été, pour Jeanne, le compagnon de tous les instants, depuis Poitiers jusqu’à Compiègneet encore après, puisqu’il a partagé son sort de prisonnière, ainsi que Jean d’Arc, le frère de la Pucelle. Dunois nous raconte comment Charles VII l’avait choisi pour veiller personnellement sur Jeanne, parce qu’il était le chevalier le plus sage et de l’honnêteté la plus éprouvée de tout son entourage. Sa conduite auprès d’elle lui valut par la suite d’être investi par Charles VII de plusieurs missions de confiance. Lors de son entrée solennelle à Paris en 1437, c’est lui qui, à pied, tenait par la bride le cheval du roi.
Au moment du procès de réhabilitation, il demeurait au château de Pierre-Scize, à Lyon, dont il avait été fait capitaine deux années auparavant, et c’est là que l’archevêque de Reims, Jouvenel des Ursins, lui écrivit, le priant de mettre par écrit ce qu’il savait sur Jeanne « pour ce que de sa vie et conversation et aussi gouvernement, savez bien et largement ».

Il est précieux pour nous que sa déposition ait été transcrite en français : elle est dictée dans une langue savoureuse et directe, si expressive que nous avons pensé qu’on y retrouverait sans ennui certains épisodes déjà racontés par Dunois ou par le duc d’Alençon, et que nous la donnons à peu près en entier en dépit de sa longueur. La rencontre de Jeanne a été évidemment l’aventure de sa vie, et il n’est pas un détail, par exemple du siège d’Orléans, qu’il n’ait conservé et ne transmette dans toute sa vivacité.

…Il y a vingt-huit ans ou environ, le roi notre sire étant dans la ville de Poitiers, il me fut dit que la Pucelle, qui était des parties de Lorraine, avait été amenée audit seigneur par deux gentilshommes se disant être à messire Robert de Baudricourt, chevalier, l’un nommé Bertrand et l’autre Jean de Metz ; et pour la voir j’allai au lieu de Poitiers.
Après la présentation, parla la Pucelle au roi notre sire, secrètement, et lui dit certaines choses secrètes : lesquelles, je ne sais1 ; hors que peu de temps après ce seigneur envoya querir quelques-uns des gens de son Conseil, parmi lesquels j’étais. Auxquels il dit que la Pucelle lui avait dit qu’elle était envoyée par Dieu pour l’aider à recouvrer son royaume, qui pour lors, pour la plus grande partie, était occupé par les Anglais ses ennemis anciens.

Après ces paroles déclarées par le roi aux gens de son conseil, il fut décidé d’interroger la Pucelle qui pour lors était de l’âge de seize ans ou environ, sur certains points touchant la foi.

Pour ce faire, le roi fit venir certains maîtres en théologie, juristes et autres gens experts, qui l’examinèrent et l’interrogèrent sur ces points bien et diligemment.

J’étais présent au Conseil quand ces maîtres firent leur rapport de ce qu’ils avaient trouvé de la pucelle ; et ce fut par l’un d’eux dit publiquement qu’ils ne voyaient, savaient ni connaissaient en cette Pucelle aucune chose, hors seulement tout ce qui peut être en bonne chrétienne et vraie catholique ; et que pour telle la tenaient, et était leur avis que c’était une très bonne personne.

Le rapport fait au roi par les maîtres, cette Pucelle fut remise entre les mains de la reine de Sicile, mère de la reine notre souveraine dame, et à certaines dames étant avec elle ; par lesquelles cette Pucelle fut vue, visitée, et secrètement regardée et examinée dans les secrètes parties de son corps ; mais après qu’elles eurent vu et regardé tout ce qui était à regarder en ce cas, la dame dit et relata au roi qu’elle et ses dames trouvaient certainement c’était une vraie et entière pucelle en laquelle n’apparaissait aucune corruption ou violence. J’étais présent quand la dame fit son rapport.

Après ces choses ouïes, le roi, considérant la grande bonté qui était en cette Pucelle et ce qu’elle lui avait dit, que de par Dieu elle lui était envoyée, conclut en son Conseil que dorénavant il s’aiderait d’elle pour ses guerres, attendu que pour ce faire elle lui était envoyée.

Il fut donc délibéré qu’elle serait envoyée dans la cité d’Orléans, qui était alors assiégée par les Anglais. Pour ce lui furent donnés des gens pour le service de sa personne et d’autres pour sa conduite2.

Pour la garde et conduite d’elle, je fus ordonné par le roi notre seigneur.

Pour la sûreté de son corps, le seigneur roi fit faire à la Pucelle harnais tout propres pour son corps, et, ce fait, lui ordonna certaine quantité de gens d’armes pour la mener et conduire sûrement, elle et ceux de sa compagnie, au lieu d’Orléans.

Incontinent après, elle se mit en chemin avec ses gens pour aller de ce côté.

Après qu’il vint à la connaissance de monseigneur de Dunois, que pour lors on appelait monseigneur le Bâtard d’Orléans, qui était en la cité pour la préserver et garder des ennemis, que la Pucelle venait de ce côté, aussitôt il fit assembler quantité de gens de guerre pour aller au-devant d’elle, comme La Hire et autres. Et pour ce faire, et plus sûrement l’amener et conduire dans la cité, se mirent ce seigneur et ses gens en un bateau et par la rivière de Loire allèrent au-devant d’elle environ un quart de lieue, et là la trouvèrent…

Incontinent entra la Pucelle et moi avec elle, sur le bateau, et le résidu de ses gens de guerre s’en retournèrent vers Blois.

Et avec monseigneur de Dunois et ses gens nous entrâmes en la cité sûrement et sauvement3 ; en laquelle monseigneur de Dunois la fit loger bien et honnêtement en l’hôtel d’un des notables de la cité4 qui avait épousé l’une des notables femmes de celle-ci.

Après que monseigneur de Dunois, La Hire et certains autres capitaines du parti du roi notre seigneur eurent conféré avec la Pucelle sur ce qu’il était expédient de faire pour la protection, garde et défense de la cité, et aussi par quel moyen on pourrait mieux vaincre les ennemis, il fut entre eux avisé et conclu qu’il était nécessaire de faire venir certain nombre de gens d’armes de leur parti qui étaient alors à Blois et qu’il les fallait aller querir. Pour mettre la chose à exécution et pour les amener en la cité furent commis monseigneur de Dunois, moi et certains autres capitaines avec leurs gens, qui allèrent au pays de lois pour les amener et faire venir.

Dès qu’ils furent prêts à partir pour aller querir ceux qui étaient au pays de Blois, et que cela vint à la connaissance de la Pucelle, incontinent elle monta à cheval, et La Hire avec elle, et avec certaines quantités de ses gens elle sortit aux champs pour garder que les ennemis ne leur portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mit la Pucelle avec ses gens entre l’armée de ses ennemis et la cité d’Orléans, et y fit tellement que nonobstant la grande puissance et nombre de gens de guerre étant en l’armée des ennemis, toutefois, la merci Dieu, passèrent les seigneurs de Dunois et moi avec toutes leurs gens et sûrement allèrent leur chemin ; et pareillement s’en retourna la Pucelle et ses gens en la cité.

Aussitôt qu’elle sut leur venue et qu’ils amenaient les autres qu’ils étaient allés querir pour le renfort de la cité, incontinent la Pucelle monta à cheval et, avec une partie de ses gens, alla au-devant d’eux pour leur subvenir et secourir si besoin en sût été.

Au vu et su des ennemis entrèrent la Pucelle, Dunois, maréchal, La Hire, moi qui parle et nos gens en cette cité sans contradiction quelconque.

Ce même jour après dîner, vint monseigneur de Dunois au logis de la Pucelle, auquel moi et elle avions dîné ensemble. En parlant à elle, ce seigneur de Dunois lui dit qu’il avait su pour vrai par gens de bien qu’un nommé Ffastolf5, capitaine des enemis, devait bientôt venir vers les ennemis assiégeants, tant pour leur donner secours et renforcer leur armée que pour les ravitailler ; et qu’il était déjà à Yinville6. Desquelles paroles la Pucelle fut toute réjouie, ainsi qu’il me sembla, et dit à monseigneur de Dunois tellesparoles ou semblables : « Bâtard, bâtard, au nom de Dieu je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Ffalstolf, que tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. » A quoi lui répondit le seigneur de Dunois que de ce ne doutât, car il le lui ferait bien savoir.

Après ces paroles, moi, qui étais las et fatigué, me mis sur une couchette en la chambre de la Pucelle pour un peu me reposer, et aussi se mit-elle avec son hôtesse sur un autre lit pour pareillement dormir et se reposer. Mais tandis que je commençais à prendre mon repos, soudainement la Pucelle se leva du lit et en faisant grand bruit m’éveilla. Et lors lui demandai-je ce qu’elle voulait ; elle me répondit : « En nom de Dieu, mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglais ; et je ne sais si je dois aller à leur bastille ou contre Ffastolf qui les doit ravitailler. » Sur quoi je me levai incontinent et le plus tôt que je pus armai la Pucelle.

Tandis que je l’armais, ouïmes grand bruit et grands cris que faisaient ceux de la cité, en disant que les ennemis portaient grand dommage aux Français. Et donc pareillement je me fis armer ; en quoi faisant, sans que je le sache, partit la Pucelle de la chambre, et sortit en la rue où elle trouva un page monté sur un cheval, qu’elle fit tout à coup descendre du cheval et incontinent monta dessus ; et le plus droit et diligemment qu’elle put, tira son chemin droit à la porte de Bourgogne7, où le plus grand bruit était.

Incontinent je suivis la Pucelle, mais si tôt je ne sus aller qu’elle ne fût déjà à cette porte.

En arrivant à cette porte, nous vîmes que l’on apportait l’un des gens dela cité qui était très fort blessé ; alors la Pucelle demanda à ceux qui le portaient qui était cet homme ; lesquels lui répondirent que c’était un Français. Et lors elle dit que jamais n’avait vu sang de Français que les cheveux ne lui levassent ensus.

A cette heure la Pucelle, moi et plusieurs autres gens de guerre en leur compagnie sortîmes hors de la cité pour donner secours aux Français et battre les ennemis à notre pouvoir ; mais lorsque nous fûmes hors de la cité il me fut avis que jamais n’avais vu tant de gens d’armes de notre parti comme je vis lors8.

De ce pas tirâmes notre chemin vers une très forte bastille des ennemis appelée la bastille Saint-Loup, laquelle incontinent fut assaillie par les Français, et à très peu de perte prise d’assaut, et tous les ennemis étant en elle morts ou pris, et demeura la bastille aux mains des Français9.

Ce fait, la Pucelle et ceux de sa compagnie se retirèrent en la cité d’Orléans, en laquelle se rafraîchirent et reposèrent tout ce jour.

Le lendemain, la Pucelle et ses gens, voyant la grande victoire par eux le jour précédent obtenue sur leurs ennemis, sortirent hors de la cité en bonne ordonnance pour aller assaillir certaine autre bastille devant la cité, appelée la bastille Saint-Jean-le-Blanc10 ; pour ce faire, comme ils virent que bonnement ils ne pouvaient aller par terre à cette bastille, étant donné que les ennemis en avaient fait une autre très forte au pied du pont de la cité, tellement qu’il leur était impossibles d’y passer, il fut conclu entre eux de passer en certaine île étant dedans la rivière de Loire, et là feraient leur assemblée pour aller prendre la bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; et pour passer l’autre bras de la rivière de Loire, ils firent amener deux bateaux, desquels ils firent un pont pour aller à la bastille.

Ce fait, ils allèrent vers la bastille, qu’ils trouvèrent toute désemparée parce que les Anglais qui étaient en elle, dès qu’ils aperçurent la venue des Français, s’en allèrent et se retirèrent en une autre plus forte et plus grosse bastille, appelée la bastille des Augustins.

Les Français voyant qu’ils n’étaient pas assez puissants pour prendre la bastille, il fut conclu qu’ainsi s’en retourneraient sans rien faire.
Pour plus sûrement s’en retourner et passer, il fut ordonné demeurer derrière aux plus notables et vaillantes gens de guerre du parti des Français, afin de garder que les ennemis ne les pussent attaquer pendant qu’ils retournaient ; et pour ce faire furent ordonnés les seigneurs de Gaucourt, de Villars, lors sénéchal de Beaucaire, et moi.

Tandis que les Français s’en retournaient de la bastille de Saint-Jean-le-Blanc pour entrer en l’île, lors la Pucelle et La Hire passèrent tous deux chacun un cheval en un bateau de l’autre côté de cette île, lesquels chevaux ils montèrent dès qu’ils furent passés, chacun sa lance en main.

Et lorsqu’ils aperçurent que les ennemis sortaient de la bastille pour courir sur leurs gens, incontinent la Pucelle et La Hire, qui étaient au-devant d’eux pour les garder, couchèrent leurs lances, et tout les premiers commencèrent à frapper sur les ennemis ; et alors chacun les suivit et commença à frapper sur les ennemis de telle manière qu’à force les contraignirent à se retirer et entrer en la bastille des Augustins. En ce faisant11, étant à la garde d’un passage avec d’autres pour ce établis et ordonnés, parmi lesquels était un bien vaillant homme d’armes du pays d’Espagne, nommé Alphonse de Partada, je vis passer devant nous un autre homme de leur compagnie, bel homme, grand et bien armé, auquel, parce qu’il passait outre, je dis qu’il demeurât un peu avec les autres pour faire résistance aux ennemis au cas que besoin serait ; par lequel me fut incontinent répondu qu’il n’en ferait rien ; alors Alphonse lui dit qu’il y pouvait demeurer aussi bien que les autres, et qu’il y en avait d’aussi vaillants que lui qui demeuraient bien. Lequel répondit à cet Alphonse qu’il n’en ferait rien. Sur quoi ils eurent entre eux certaines arrogantes paroles, tellement qu’ils conclurent d’aller tous deux, l’un en même temps que l’autre, sur les ennemis, et alors serait vu qui serait le plus vaillant et qui mieux d’eux ferait son devoir. Et se tenant par les mains, aussi vite qu’ils purent, allèrent vers la bastille des ennemis et furent jusqu’au pied du palis12.

Dès qu’ils furent au palis de cette bastille, je vis dedans le palis un grand, fort et puissant Anglais, bien en point et armé, qui leur résistait tellement qu’ils ne pouvaient entrer au palis. Et lors je montrai cet Anglais à un nommé maître Jean le Canonnier en lui disant qu’il tirât sur cet Anglais, car il faisait trop grand grief et portait grand dommage à ceux qui voulaient approcher la bastille : ce que fit maître Jean, car incontinent qu’il l’aperçut il adressa son trait vers lui, tellement qu’il le jeta mort par terre ; et lors les deux hommes d’armes gagnèrent le passage par lequel tous les autres de leur compagnie passèrent et entrèrent en la bastille ; très âprement et à grand diligence, ils l’assaillirent de toutes parts de telle façon qu’en peu de temps ils la gagnèrent et prirent d’assaut. Et là furent tués et pris la plupart des ennemis, et ceux qui se puent sauver se retirèrent en la bastille des Tourelles, au pied du pont. Et ainsi obtinrent la Pucelle et ceux étant avec elle victoire sur les ennemis pour ce jour, et fut la grosse bastille gagnée13, et demeurèrent devant elle les seigneurs et leurs gens avec la Pucelle, toute cette nuit.

Le lendemain au matin, la Pucelle envoya querir tous les seigneurs et capitaines étant devant la bastille prise, pour aviser ce qui était à faire : par leur avis il fut conclu et délibéré d’assaillir ce jour un gros boulevard14 que les Anglais avaient fait devant la bastille des Tourelles, et qu’il était expédient de l’avoir et gagner avant de faire autre chose. Pour ce faire et mettre à exécution, la Pucelle, les capitaines et les gens allèrent d’une part et d’autre, ce jour-là, bien matin, devant le boulevard, auquel ils donnèrent l’assaut de toutes parts et pour le prendre firent tout leur effort, et tellement ils furent devant ce boulevard, depuis le matin jusqu’au soleil couchant, sans le pouvoir prendre ni gagner. Et les seigneurs et capitaines étant avec elle, voyant que bonnement ce jour ne le pouvaient gagner, considérée l’heure qui était fort tard, et aussi que tous étaient fort las et fatigués, il fut conclu entre eux de faire sonner la retraite de l’armée, ce qui fut fait et à son de trompette sonné que chacun se retirât pour ce jour.

En faisant cette retraite, celui qui portait l’étendard de la Pucelle et le tenait encore, debout devant le boulevard, étant las et fatigué, remit l’étendard à un nommé Le Basque qui était au seigneur de Villars ; et parce que je connaissais ce Basque être vaillant homme, et que je ne doutais qu’à l’occasion de la retraite mal ne s’ensuivit, et que les bastille et boulevard ne demeurassent aux mains des ennemis, j’eus l’imagination que si l’étendard était bouté en avant, pour la grande ardeur que je savais être aux gens de guerre qui étaient là, ils pourraient par ce moyen gagner ce boulevard. Et lors je demandai au Basque, si j’entrais et allais au pied du boulevard, s’il me suivrait ; il me dit et promit d’ainsi le faire. Donc entrai-je dedans le fossé et allai jusqu’au pied de la douve du boulevard me couvrant de ma targette15 par crainte des pierres, et laissai mon compagnon de l’autre côté, car je croyais qu’il me dût suivre à pied ; mais, lorsque la Pucelle vit son étendard aux mains du Basque, et qu’elle le croyait avoir perdu, car celui qui le portait était entré dans le fossé, vint la Pucelle, qui prit l’étendard par le bout de telle manière qu’il ne le pouvait avoir, en criant : « Ah ! mon étendard, mon étendard ! » Et branlait l’étendard en manière que mon imagination était qu’en ce faisant les autres crussent qu’elle leur fît quelque signe ; et lors je m’écriai : « Ah ! Basque ! est-ce ce que tu m’as promis ? » Alors le Basque tira tellement l’étendard qu’il l’arracha des mains de la Pucelle, et ce fait alla à moi et porta l’étendard. A l’occasion de cette chose, tous ceux de l’armée de la Pucelle s’assemblèrent et derechef se rallièrent, et par si grande âpreté assaillirent le boulevard qu’en peu de temps après ce boulevard et la bastille furent par eux pris, et des ennemis abandonnés, et entrèrent les Français dans la cité d’Orléans par le pont16.

Ce jour même, j’avais ouï dire à la Pucelle : « En nom de Dieu, on entrera cette nuit en la ville par le pont. » Et ce fait, se retirèrent la Pucelle et ses gens en la ville d’Orléans, en laquelle je la fis habiller (soigner), car elle avait été blessée d’un trait à l’assaut.

Le lendemain tous les Anglais qui encore étaient demeurés dans la ville, de l’autre part de la bastille des Tourelles, levèrent leur siège et s’en allèrent comme tout confus déconfits. Et ainsi moyennant l’aide de Notre-Seigneur et de la Pucelle, fut la cité délivrée des mains des ennemis.

Certain temps après le retour du sacre du roi, il fut avisé par son Conseil, étant alors à Mehun-sur-Yèvre, qu’il était très nécessaire de recouvrer la ville de La Charité que tenaient les ennemis ; mais qu’il fallait avant prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier, que pareillement tenaient ses ennemis.

Pour ce faire et assembler les gens, alla la Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fit son assemblée, et de là, avec certaine quantité de gens d’armes, desquels monseigneur d’Albret était le chef, allèrent assiéger la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier.

Après que la Pucelle et ses gens eurent tenu le siège devant la ville quelque temps, il fut ordonné de donner l’assaut de cette ville ; et ainsi fut fait, et pour la prendre firent leur devoir ceux qui là étaient ; mais à cause du grand nombre de gens d’armes étant en la ville, de la grande force d’elle, et aussi la grande résistance que ceux de dedans faisaient, les Français furent contraints et forcés de se retirer. Et à cette heure moi, qui étais blessé d’un trait au talon, tellement que sans potences17 ne me pouvais soutenir ni aller, je vis que la Pucelle était demeurée très petitement accompagnée de ses gens ou d’autres, et ne doutant qu’inconvénient ne s’ensuivît, je montai sur un cheval et incontinent tirai vers elle, et lui demandai ce qu’elle faisait là ainsi seule, et pourquoi elle ne se retirait pas comme les autres. Après qu’elle eut ôté sa salade18 de dessus sa tête, elle me répondit qu’elle n’était pas seule et qu’encore avait en sa compagnie cinquante mille de ses gens et que de là ne se partirait jusqu’à ce qu’elle eût pris ladite ville.

A cette heure, quelque chose qu’elle dît, elle n’avait pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes, et ce sais-je certainement, et plusieurs autres qui pareillement la virent : pour laquelle cause je lui dis derechef qu’elle s’en allât et se retirât comme les autres faisaient. Alors elle me dit que je fisse apporter des fagots et claies pour faire un pont sur les fossés de la ville afin qu’ils y pussent mieux approcher. Et, en me disant cette parole, elle s’écria à haute voix et dit : « Aux fagots et aux claies tout le monde, afin de faire le pont ! » ; lequel incontinent après fut fait et dressé. De quelle chose je fus tout émerveillé, car incontinent la ville fut prise d’assaut, sans y trouver pour lors trop grande résistance19.

Tous les faits de la Pucelle me semblaient plus divins et miraculeux qu’autrement, et il était impossible à une si jeune Pucelle de faire telles œuvres sans le vouloir et conduite de Notre-Seigneur.

Par l’espace d’un an entier, par le commandement du roi notre seigneur, je demeurai en la compagnie de la Pucelle, et pendant de temps je n’ai vu ni connu en elle chose qui ne doive être en une bonne chrétienne ; je l’ai toujours vue de très bonne vie et honnête conversation en tous et chacun de ses faits.

J’ai connu cette Pucelle être très dévote créature ; très dévotement se maintenait en assistant qu divin service de Notre-seigneur, que continuellement elle voulait ouïr, c’est à savoir aux jours solennels la grand-messe du lieu où elle était, avec les heures20 subséquentes, et autres jours une basse messe ; elle était accoutumée de tous les jours ouïr messe, s’il lui était possible.

Plusieurs fois j’ai vu et su qu’elle se confessait et recevait Notre-Seigneur et faisait tout ce qu’à bon chrétien et chrétienne appartient de faire, et sans que jamais, pendant que j’ai demeuré avec elle, je l’ai ouïe jurer, blasphémer, parjurer le nom de Notre-Seigneur ou de ses saints, pour quelque cause ou occasion que ce fût.

Bien qu’elle fût jeune fille, belle et bien formée, et que plusieurs fois, tant en aidant à l’armer ou autrement, je lui aie vu les tétins, et quelquefois les jambes toutes nues, en la faisant appareiller21 de ses plaies ; et que d’elle m’approchais souventes fois – et aussi que je fusse fort, jeune et en bonne puissance -, toute fois jamais pour quelque vue ou attouchement que j’eus vers la Pucelle, ne s’émut mon corps à nul charnel désir envers elle, ni pareillement ne faisait nul autre quelconque de ses gens et écuyers, ainsi que je leur ai ouï dire et relater plusieurs fois…

1 Allusion à l’entrevue au cours de laquelle Jeanne réussit à convaincre le roi de sa légitimité. Le rédacteur de la version abrégée des deux procès qui fut faite sous le règne de Louis XII raconte la scène, telle que Charles VII l’aurait confiée à des familiers, dans les dernières années de sa vie : Jeanne aurait révélé au roi trois requêtes qu’il avait faites à Dieu, étant en oraison, le jour de la Toussaint 1428, dans la chapelle du château de Loches, et qui concernaient ses doutes sur sa propre légitimité. Cette révélation de Jeanne l’aurait à la fois encouragé à se considérer comme « vrai roi » de France, et rassuré sur la mission de Jeanne. 2 Allusion à son escorte personnelle, dont d’Aulon faisait partie en qualité d’intendant et garde du corps, comme il le dit ensuite. 3 Le vendredi 29 avril 1429 4 Le trésorier Jacques Boucher 5 Capitaine de routiers anglais. 6 Janville 7 L’une des portes de l’enceinte d’Orléans, donnant sur la route de Gien ou de Bourgogne 8 Allusion, soit à l’armée réunie par Charles VII que la venue de Jeanne a tirée de son apathie, soit au fait que les assiégés, stimulés par sa présence, courent aux armes avec plus d’ardeur qu’ils ne l’avaient jamais fait. 9 Evénements du 4 mai 1429 10 C’est plutôt un simple guet, situé sur la rive gauche de la Loire, mais protégé par la forteresse des Tourelles, toute proche et commandant le pont. C’est ce que Jean d’Aulon explique dans les lignes qui suivent. 11 Le passage quiusit nous éloigne quelque peu du récit du siège, mais il est curieux et assez révélateur de la mentalité du temps. 12 Enceinte faite de pieux. 13 Bastille des Augustins, prise le 6 mai. Jean d’Aulon n’a raconté que la prise du secteur à laquelle il a personnellement participé.14 Fortification15 Bouclier16 Le 7 mai. On se souvient que la bastille des Tourelles défendait l’entrée du pont qui faisait communiquer la cité d’Orléans avec la rive gauche de la Loire.17 Béquilles18 Casque.19 Ce siège eut lieu en novembre 1429.20 Heures de l’office.21 Panser.
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