Jacques Demichelis . Les adieux

Jacques Demichelis nous a quittés le 11 novembre 2007...

Jacques Demichlis Maître d’œuvre de la restauration du château de Mézerville

Passionné de l’histoire des techniques, il réunit et remet en marche des outillages anciens et des machines de travaux publics. Outre la reconstitution de machines de construction médiévales, il a réalisé la maquette d’un moulin à vent visible au château.

Il a aussi mis au point un système de déminage (contre les mines anti-personnel) : « Demichain » 

Il repose désormais dans le petit cimetière en contre-bas du château. Lors de la cérémonie qui a réuni sa famille et tous ses amis le 15 novembre 2007 l'église de Mézerville,

cest tout dabord sa fille, Anne Demichelis, qui a pris la parole:

Pour mon papa

Tout d’abord, je voudrais vous remercier d’être là, si nombreux, avec nous. C’est vraiment impressionnant.
Il me semble que papa n’aurait pas aimé être ainsi au-devant de la scène, mais j’avais vraiment besoin de dire quelques mots.

Quand nous sommes arrivés à Mézerville mardi et que j’ai vu au loin se découper la silhouette du château, la ressemblance avec papa m’a vraiment frappée. Il était pour moi comme son château, un repère qu’on voit de loin, une valeur sûre, simple, claire et sans artifice, mais tellement protectrice et rassurante.

Mézerville est sans doute le lieu qui a procuré le plus de bonheur à papa. Il me disait aussi que les gens ici sont gentils comme aucun ailleurs qu’il ait rencontré auparavant. C’est vrai ! Quand je vois comment on s’est occupé de nous pour cette cérémonie ou pour le concert de cet été, et ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres !

Il y a une chanson de Linda Lemay qui a pour titre « le plus fort c’est mon père ». C’est exactement ce que je pense de papa. Je pense même, bien sûr, qu’il est dix mille fois plus fort que celui de Linda Lemay ! Je ne vais pas m’étendre sur toutes les qualités que je trouvais en lui, car je sais qu’il n’aurait pas aimé. Simplement je voudrais dire qu’il a été pour moi une leçon de vie quasi permanente, et vraiment jusqu’au bout une référence presque absolue sur la façon d’être au monde.

Alors maintenant il va falloir passer du plus jamais le son de sa voix, plus jamais ses conseils avisés, son soutien sans faille et ses encouragements, tout ce qu’il faisait avec ses petits-enfants, il va falloir passer au pour toujours ce qu’il a construit ici avec Béatrice.

Mais à moi toute seule, je ne peux pas être tout ce qu’était mon père. Je ne veux pas parler au nom de Béatrice et Eglantine, mais je suis perdue sans lui et j’ai besoin de chacun de ceux qui en ont envie pour continuer ce qu’il a commencé ici. Pour apprendre à mes enfants le maniement de sa collection d’outils, pour leur apprendre à conduire les engins qu’il affectionnait tant et leur en faire découvrir d’autres. J’ai besoin d’aide aussi pour que les manifestations qu’on y organisera soient aussi de belles occasions d’initier et favoriser le lien entre tous autour de la préservation et de la transmission de l’histoire de ce lieu qui l’a tant inspiré.

Voilà, je pense maintenant qu’il est temps de te laisser partir papa, puisque tout n’a pas pu reprendre. Je sais que tu es mieux là où tu es et j’espère que tu vas enfin t’apaiser sur ce qui t’a fait tellement peine à un moment de ta vie sur terre.

ADIESAS mon papa.

Puis ce fut au tour de Auguste Armengaud de rassembler ses souvenirs :

Cher Jacques

La première fois que nous nous sommes rencontrés, il y a un peu plus de 12 ans, vous veniez d’acquérir le château de Mézerville. Vous saviez peu de choses de son passé, si ce n’est qu’il portait en lui, sur ses murs généalogiques et dans ses entrailles architecturales, les traces visibles d’une histoire lointaine. Suffisait-il alors de consulter les livres et les archives pour en être le fervent dépositaire ? Votre curiosité n’a pas été déçue.

La Société d’Histoire du Carnaguès à qui vous avez fait appel n’a collaboré que trop partiellement au formidable travail de recherche que vous avez dès lors entrepris. Les éléments notoires que vous avez pu recueillir nous montrent le château de Mézerville, de l’épopée cathare à la fin de la guerre de Cent ans, comme un témoin privilégié de cette époque trouble et tragique de notre histoire nationale. Il suffit de consulter le site Internet du château pour se convaincre du résultat obtenu.

Parallèlement, vous entrepreniez des travaux d’envergure pour réhabiliter le château en essayant de respecter scrupuleusement le style du XV° siècle pour la partie la plus importante.
En août 2000, la restauration arrivée à son terme, vous nous invitez à la découvrir. Pour la première fois nous nous réunissions dans une demeure historique privée et à cette occasion nous avons découvert le caractère magique de ces salles hautes, restaurées avec soin et authenticité. Qui les a connues délabrées, aux planchers pourris et béants, ouvertes aux quatre vents, et qui les revoyait après réhabilitation, décorées sobrement et avec le respect des siècles, ne pouvait qu’être admiratif du travail accompli.

Ce jour-là, vous nous avez offert une autre vision du patrimoine de la Piège et de la manière de l’appréhender. Ce jour-là, vous nous avez fait aimer encore davantage notre terroir que nous ne croyions qu’ordinaire, ses champs que vous nous disiez beaux, uniques, différents,la rondeur des collines ondulantes, le mordoré changeant des bois à l’automne, la lumière qui donne la vie, les habitants si sympathiques et les produits de la ferme goûteux, naturels et généreux.

Aujourd’hui nous vous disons merci d’avoir adopté notre pays que vous nous avez fait palper avec les mains du renouveau. Merci également de la curiosité que vous mettiez à la recherche de vos nouvelles racines, de cette histoire qui est désormais la vôtre autant que la nôtre, de ces pierres et de ces hommes dont vous vous êtes pris de passion pour en connaître la continuité et le destin.

Le site Internet du château que vous venez de compléter est à votre image : multiple, foisonnant, scientifique, en éveil. Il nous donne un aperçu de la multitude de vos réalisations et de vos projets en cours.

Qui êtes vous Jacques Demichelis ? Un chercheur impénitent comme certains d’entre nous, un passeur de mémoire. Pas seulement.
Ingénieur hydrogéologue, spécialiste des fonds marins continentaux, vous avez fait surgir de la profondeur des eaux des centaines de piles de ponts dans le monde entier. Le pont qui pourrait être le symbole de votre vie, symbole d’union, pierre intermédiaire entre l’espace, le temps et les hommes.

La retraite venue, vous ne vous êtes pas contenté d’être le maître d’œuvre de la restauration du château de Mézerville.

Passionné de l’histoire des techniques, vous avez réuni et remis en marche des outillages anciens et des machines de travaux publics. Outre la reconstitution de machines médiévales (la grue sur pivot ou l’enfonce-pieux), vous avez réalisé, faute d’en posséder un vrai, la maquette d’un moulin à vent.

A cause de deux roues de charrette en bois trouvées dans les écuries du château vous vous êtes intéressé également aux curiosités historiques géométriques. C’est ainsi que vous proposez une nouvelle méthode pour le tracé de l’heptagone, réputé inconstructible avec la règle et le compas, de l’ennéagone (9 côtés), la trisection de l’angle et une digression sur le nombre d’or et la quadrature du cercle, énigmes qui ont beaucoup préoccupé vos ancêtres.

Vous êtes enfin l’inventeur d’un système de déminage (contre les mines anti-personnel) : le « Demichain ».

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il y a plus d’un an, un peu avant votre départ pour Paris où vous alliez vous faire soigner, vous m’avez dit que vous comptiez bien revenir pour entreprendre d’autres projets techniques, d’autres aventures humaines. La maladie a eu raison de votre combativité et de votre jeunesse.

La dernière fois que nous nous sommes parlé au téléphone, il y a un peu moins d’un mois, vous avez délivré un message que vous avez répété à plusieurs d’entre nous : que le formidable concert du 15 août dernier, donné dans la cour du château autour de l’art lyrique, se renouvelle chaque année; que ce soit l’occasion d’une réunion fervente et conviviale, toujours plus attractive et que des concerts de ce genre essaiment dans la Piège, à Salles, à Belpech ou ailleurs en Lauragais. Le message est reçu. « Là où il y a la volonté, là est le chemin ».

Le chemin s’arrête dans ce paysage que vous avez tant admiré ; dans cette terre qui vous accueille balayée par le cers froid de novembre, sous le soleil qui réchauffe nos cœurs transis.

Aujourd’hui la société d’histoire perd un de ses éminents confrères, nous tous ici rassemblés et ceux qui n’ont pas pu venir, un ami, la Piège, un humaniste dont les qualités intellectuelles et morales ont atteint l’universalité philosophique de l’homme de cœur. Votre œuvre vous survivra.

A vous, Béatrice, à vous Anne, à vos enfants et petits enfants, à votre famille, nous tous, nous vous exprimons nos sentiments de profonde sympathie et nous vous assurons d’une amitié indéfectible.

Jacques, au moment où nous nous séparons, nous vous disons simplement : Merci et Adissiatz.

Enfin, Bernard Capelier nous a fait parvenir son témoignage, un portrait de leur rencontre:

A l’évidence, le flou et l’incertain n’étaient pas son fort. Cet ingénieur formé à l’exactitude avait été taillé dans la rigueur, sans complaisances pour les approximations et les à-peu-près.

Logique et précis, il ne s’en laissait pas accroire et dans le tranchant du débat avait la frappe de l’imparable. Son esprit construit sur une perpendiculaire était un redoutable appareil critique, rétif aux sinuosités dialectiques. La rectitude de son argumentaire déconcertait les idées indécises, les propositions mal fondées, éminemment friables.
Ainsi il nous apprenait que le positivisme sceptique qui l’animait était une hygiène salubre à nettoyer les plis et les replis dogmatiques derrière lesquels nos habitudes mentales prenaient souvent leurs aises. Devant Jacques, on se sentait enjoint à se tenir un peu plus droit, peut-être un peu moins bête.

Mais probablement l’esquisse de cet homme que je tente d’élaborer, tel que je l’ai perçu, est-elle trop réductrice et l’angle sous lequel je l’ai appréhendé néglige probablement d’autres profils que je n’ai pas connus. Pas au point tout de même que je puisse oublier les souvenirs de ce grand père poussant dans la cour de Mézerville, patiemment, longuement, sa petite fille tyrannique et ravie de tant de parcours inlassables, qui en voulait encore et toujours plus, à quoi celui-ci répondait par une patience inépuisable et détachée.

 

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Château de Mézerville ©2017 - Realisation Artisan du Virtuel - V1.7.1-2006-03-14 Page MAJ 24.01.2008